Sortir de la réalité

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Sortir de la réalité pour vivre et apprendre l’histoire

L’Institut du monde arabe (IMA) joue le buzz autour d’une exposition fondée sur l’image virtuelle du patrimoine architectural détruit ou menacé. Le secteur des jeux vidéo se rapproche de plus en plus du monde de la culture. Expérience à sensations fortes ou véritable moment d’apprentissage?

Dans le cadre de son exposition « Cités millénaires. Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » *, l’IMA collabore avec Ubisoft, l’un des leaders mondiaux du jeu vidéo, pour offrir aux visiteurs une expérience en réalité virtuelle dans six lieux emblématiques du monde arabe, aujourd’hui détruits ou inaccessibles. Le public est ému, mais retient-il quelque chose de l’expérience ? Regarde-t-il réellement l’architecture reconstituée à l’aide de la technologie ? Des chercheurs du Département de psychologie de l’Université de Warwick ont montré que la réalité virtuelle améliore l’expérience d’apprentissage. **

 

La sensation avant la connaissance

« Cités millénaires » est une exposition sans objets, 100% numérique. La commissaire Aurélie Clemente-Ruiz explique ce choix : « Il s’agit en somme de sensation transformée en connaissance, avant un retour à la sensation pure avec l’expérience en réalité virtuelle proposée par Ubisoft à la fin de l’exposition ». Le visiteur explore d’abord les salles dédiées aux projections géantes en 3D révélant l’état actuel d’Alep, de Mossoul, de Palmyre et de Leptis Magna. À la fin de son parcours, il se retrouve devant un panneau signalétique : « Expérience virtuelle. Temps d’attente estimé à 30 minutes ».

Une fois dans la cabine de 9 m², il enfile le casque et fait quelques pas. Pendant trois minutes, il voyage dans un monde que ses limites physiques ne peuvent pas atteindre. Un monde réaliste par la précision des détails architecturaux, l’éclairage et les effets de poussière et de vent. Il déambule dans les souterrains sombres et ravagés du souk d’Alep en Syrie et traverse la colonnade de Leptis Magna, une des villes de la république de Carthage, sous un soleil ardent.

Sur le réseaux sociaux, les témoignages coulent à flots. « Une immersion émouvante et poétique dans les ruines de cités martyres d’ISIS. Glaçant et sublime. » dit Arno, professeur de maths, sur Twitter. « C’est une exposition magnifique mais j’en suis ressortie profondément triste. J’ai vu des villes fantômes. » dit Melati sur la page Facebook de l’Institut.


Une technologie qui séduit

Aujourd’hui, la réalité virtuelle suppose l’immersion dans un environnement tridimensionnel et l’interaction avec cet environnement en temps réel. Cette expérience devient totale lorsque le sujet utilise un casque de réalité virtuelle et perd tout repère avec la réalité immédiate.

Selon le cabinet d’analyse CCS Insight, environ 8 millions de casques ont été vendues en 2018 dans le monde entier. Les prévisions vont jusqu’à 52 millions en 2022 avec l’arrivée des casque autonomes, sans fil. Des entreprises comme le géant américain Walmart ont déjà intégré cette technologie dans la formation des employés. Le monde de la culture s’y met également. Le premier musée en réalité virtuelle entièrement gratuit, l’UMA (Universal Museum of Art), a été fondé en 2018 par une entreprise française. À partir d’aujourd’hui il sera difficile de faire sans la réalité virtuelle.


Que disent les scientifiques ?

Ces dernières années, de plus en plus de scientifiques se sont intéressés au rôle de l’immersion en réalité virtuelle dans l’apprentissage. Deux chercheurs du Département de psychologie de l’Université de Warwick ont mesuré les performances de 99 sujets de 19 ans, dans trois situations d’apprentissage différentes : la lecture, la vidéo et l’expérience en réalité virtuelle. Les trois méthodes portaient sur le même contenu, la structure d’une cellule végétale.

Selon eux, la réalité virtuelle crée de meilleures conditions d’apprentissage. On se souvient mieux d’une expérience en réalité virtuelle que d’un texte ou d’une vidéo. Les émotions positives comme l’émerveillement, l’amusement et le contentement gagnent en intensité et prévalent sur les émotions négatives comme la peur, la tristesse ou l’anxiété. Le sujet interagit avec l’environnement : il voit, entend et bouge.

Mais le patrimoine culturel n’est pas une cellule. Une image statique et fixe d’un ensemble architectural, aussi riche en détails qu’elle soit, n’est qu’une partie d’une réalité complexe. Comment rendre compte en réalité virtuelle des traditions immatérielles d’une communauté, de ses pratiques sociales et de son engagement dans la conservation du patrimoine? Selon les chercheurs, la prise de rôle reste essentielle et nécessaire pour que le contenu fasse sens. Faire connaître l’histoire ne suffit plus. Le monde culturel et l’industrie du jeu vidéo se donnent la main pour essayer d’aller plus loin.


* « Cités millénaires. Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » à l’Institut du monde arabe à Paris jusqu’au 17 février 2019.
** Davon Allcoat et Adrien von Mühlenen, « Learning in virtual reality: Effects on performance, emotion and engagement », Research in learning technology, vol. 26, 2018. Lire l’article


Cet article est le premier d’une série consacrée à la médiation des sciences et techniques dans la société (STS). Celle-ci a pour objectif d’explorer des méthodes et des outils de médiation transférables et adaptables dans le secteur du patrimoine industriel et technique. 

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